Reportage« Les bolsonaristes » (1/4). A un mois du scrutin présidentiel et quatre ans après s’être rangée massivement derrière le président sortant, l’élite financière de Sao Paulo n’est plus enthousiaste, en raison de résultats économiques décevants et d’une fuite massive des capitaux étrangers.
FRANCISCO PRONER/AGENCE VU’ POUR « LE MONDE
Au-dessus des gratte-ciel, c’est un bourdonnement constant. Oppressant. Celui des hélicoptères. Dans le très chic quartier d’Itaim Bibi, à Sao Paulo, il en passe sans discontinuer. A leur bord, les ultra-riches du Brésil font l’aller-retour entre bureaux et domicile. Un « hélico-boulot-dodo » des plus courants dans cette mégapole qui s’enorgueillit de posséder la plus grande flotte d’aéronefs à hélice au monde : 411 appareils pour 2 200 décollages par jour. Soit un toutes les quarante-cinq secondes.
Bienvenue sur la Faria Lima, l’avenue du luxe et de l’opulence brésilienne. Quelque 4 600 mètres d’asphalte et de verre, qui, en vingt ans, sont devenus le plus grand centre financier de l’Amérique latine. Les plus grands groupes du pays ont ici pignon sur rue, tout comme Google, Yahoo!, Morgan Stanley, le sucrier français Tereos ou les Allemands de la Deutsche Bank. A Sao Paulo, il se dit que le tiers du produit intérieur brut brésilien serait concentré sur cette seule artère.
Les lieux sont le terrain de jeu des « Faria Limers », ces jeunes Brésiliens au profil arrogant, bien mis et bien rasés, Rolex au poignet et clés de voiture de luxe dans la poche. L’ostentation est la norme : les immeubles ont la forme de diamants ou de navettes spatiales, disposent de halls en marbre, de distributeur de grands crus et d’héliports intégrés. Les déjeuners se prennent dans des centres commerciaux décorés d’arbres tropicaux. L’élite s’y ravitaille en Gucci, Louis Vuitton et Chanel avant de rentrer chez elle, prenant la direction de condominiums luxueux et bien gardés.
En danger face à l’ancien président Luiz Inacio Lula da Silva (2003-2011) pour la présidentielle à venir, le président du Brésil a tenté, lundi 18 juillet, un coup de force politique en prononçant un discours aussi virulent qu’amateur contre les institutions du pays.
Jair Bolsonaro et son colistier, le général Braga Netto, au sortir d’une réunion avec des ambassadeurs, à la résidence officielle du palais de l’Alvorada, à Brasilia, le 18 juillet 2022. ERALDO PERES / AP
D’ordinaire, le palais de l’Alvorada (« Aurore », en portugais) est un lieu des plus reposants. Œuvre d’Oscar Niemeyer, ce paisible parallélépipède de verre trône à l’est de Brasilia, sur une presqu’île dominant les eaux du lac Paranoa. Résidence officielle du chef de l’Etat, le lieu se prête à la détente, avec son beau jardin, sa piscine azurée et ses colonnades de marbre, dont les piliers rappellent les voiles d’un bateau voguant vers le large… C’est pourtant ici que le capitaine Jair Bolsonaro a décidé, lundi 18 juillet, de déclencher une nouvelle tempête politique.
A moins de trois mois de la présidentielle, dont le premier tour est prévu le 2 octobre, le président du Brésil a choisi ce havre de paix pour prononcer un de ses discours les plus virulents contre le système électoral de son pays. Comme souvent, lorsqu’il s’agit de faire vaciller la démocratie brésilienne, il a su y mettre les formes, choisissant de s’exprimer face à un parterre de plusieurs dizaines d’ambassadeurs du monde entier. Comme pour prendre la planète à témoin de ses intentions.
Sur la forme, l’exercice se voulait sérieux. Calme, posé, Jair Bolsonaro a pris place derrière un pupitre, avant de chausser ses lunettes et de lire point par point un discours écrit à l’avance, le tout à l’aide d’un diaporama. Mais le fond n’a trompé personne : le président s’est bel et bien livré à une attaque en règle contre les institutions qu’il est pourtant censé protéger. « Ce que nous voulons, ce sont des élections propres, transparentes ! », a lancé d’emblée le capitaine populiste sur un ton va-t-en-guerre.
Amateurisme certain
Une heure durant, Jair Bolsonaro a torpillé le système de vote électronique du pays, accusé de fraudes et de dysfonctionnements massifs. Jetant le discrédit sur les précédents scrutins, il a évoqué des cas d’infiltrations de hackers, ayant, selon lui, pénétré durant « huit mois », les ordinateurs du Tribunal supérieur électoral (TSE), chargé de la tenue de l’élection. « [Ils ont eu accès] aux codes sources, aux mots de passe, tout ça très tranquillement », a insisté le président du Brésil, sans avancer de preuve concrète.
Réclamant « la transparence », le chef de l’exécutif a répété ses exigences : de meilleurs contrôles des urnes électroniques et l’émission d’un reçu papier, permettant un recomptage des voix – autant de dispositions rejetées depuis des mois par les juges du TSE, soupçonnés par Jair Bolsonaro de souhaiter manipuler le scrutin. « Pourquoi un groupe de seulement trois personnes veut-il apporter l’instabilité dans notre pays ? », s’est interrogé le chef de l’Etat.