Alexeï Venediktov

Alexeï Venediktov : « La haine est entrée au sein de chaque famille russe »

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Un an après l’invasion de l’Ukraine, les Russes suivent la propagande de Poutine, explique dans un entretien au « Monde » le directeur de la rédaction de la radio indépendante Echo de Moscou, fermée par les autorités.

Alexeï Venediktov dans son bureau de la radio Echo de Moscou, à Moscou, le 3 mars 2022. ALEXANDER NEMENOV / AFP

Figure médiatique très connue en Russie, Alexeï Venediktov, 67 ans, dirige depuis 1998 la rédaction d’Echo de Moscou (Ekho Moskvy). Première radio russe indépendante née durant la glasnost de Mikhaïl Gorbatchev, celle-ci s’était notamment distinguée pour avoir couvert la tentative de coup d’Etat en 1991 à Moscou, en dépit du blocage de son antenne par les putschistes.

Son inamovible rédacteur en chef à la crinière blanche, parfaitement francophone, a toujours défendu le principe d’inviter le pouvoir comme l’opposition russe, y compris dans les soirées anniversaires organisées par la radio, où l’on pouvait croiser la porte-parole du ministre des affaires étrangères, Maria Zakharova, aussi bien que l’opposant Alexeï Navalny. Cela n’a pas empêché Echo de Moscou, propriété du groupe russe Gazprom, d’être fermée par les autorités au début de l’invasion russe de l’Ukraine. Ni Alexeï Venediktov, de passage à Paris début février, de devenir la cible des pro comme des antiguerre.

Voilà bientôt un an que la Russie a envahi l’Ukraine. Avec le recul, ne vous dites-vous pas que vous auriez dû alerter sur le danger d’une guerre ?

C’est vrai, j’ai été choqué, mais pas surpris. Après l’article « historique » de Vladimir Poutine en juillet 2021 [un essai révisionniste intitulé « De l’unité historique des Russes et des Ukrainiens »], j’ai compris que la guerre était inévitable, mais pas avec cette ampleur. En octobre, alors que les troupes russes se massaient aux frontières de l’Ukraine, nous avons dîné à Moscou, Dmitri Mouratov [rédacteur en chef de Novaïa Gazeta et Prix Nobel de la paix 2021] et moi-même, avec la sous-secrétaire d’Etat américaine, Victoria Nuland. Elle m’avait demandé : « Qu’est-ce que c’est ? » Je lui avais répondu : « C’est pour Kiev. ».

Avant le 24 février 2022, on parlait des palais [de Poutine], pas de Iounarmia [organisation militaro-patriotique pour les jeunes], de la corruption, pas de la militarisation de la société. Nous n’avons pas vu les bottes de la revanche. C’est notre faute. Ma faute.

Tous les médias indépendants ont été fermés, y compris la radio Echo de Moscou. Vous y attendiez-vous ?

Le 24 février 2022, à 7 heures du matin, j’ai dit à l’antenne que c’était une erreur fatale de Poutine, et que la Russie avait déjà perdu la guerre. Les conséquences pour ma génération, pour celle de mon fils de 22 ans seront catastrophiques. On m’a appelé du Kremlin pour me dire : « Tu es foutu, pendant la guerre, la propagande doit être totale. » Le 3 mars, Echo de Moscou cessait d’émettre sur décision du procureur général. Le 4, nous avons ouvert une chaîne YouTube où nous parlons de la guerre, de Boutcha, de tout. De 36 000 abonnés, nous sommes passés aujourd’hui à 770 000. Mais, au dernier jour de la radio, nous avions 112 journalistes, et aujourd’hui plus de la moitié d’entre eux sont au chômage … (lire la suite)