Amartya Sen
La fable du « libéralisme qui sauve le monde »
Le chercheur en philosophie politique, Bruno Guigue, critique la sacralisation du libéralisme qui passe en Occident «pour une doctrine indépassable». Il remet ainsi en cause le succès présumé du libéralisme.
A croire ses adeptes les plus enthousiastes, les recettes libérales sauvent le monde ! Un éditorialiste français, par exemple, peut affirmer lors d’un débat télévisé – sans être contredit – que «le libéralisme a éradiqué la pauvreté en Chine». Devant une telle assurance, la raison défaille.
Comment convaincre des croyants aussi fanatisés qu’une doctrine prônant la libre concurrence et prohibant l’intervention de l’Etat dans l’économie, en Chine, est une denrée introuvable ? On y voit en revanche un Etat souverain dirigé par le Parti communiste et chargé de planifier le développement à long terme du pays. Un Etat fort qui s’appuie sur un secteur privé florissant, certes, mais aussi sur un puissant secteur public détenant 80% des actifs dans les industries-clé. Pour ceux qui ne l’auraient pas encore remarqué, en Chine, l’Etat maîtrise la monnaie nationale, le système bancaire est contrôlé par l’Etat et les marchés financiers sont sous haute surveillance.
« Dans les faits, la réussite économique de la Chine doit davantage à la main de fer de l’Etat »
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Cette économie mixte pilotée par le Parti communiste chinois a porté ses fruits. En trente ans, le PIB a été multiplié par 17 et 700 millions de personnes ont été extraites de la pauvreté.
L’Inde et la Chine, deux pays aux destins différents
Du point de vue des rapports entre libéralisme et développement, la comparaison entre les deux géants asiatiques est également instructive. En 1950, l’Inde et la Chine se trouvaient dans un état de délabrement et de misère extrêmes. La Chine connaissait d’ailleurs une situation pire que celle de son voisin, avec un PIB par habitant inférieur à celui de l’Afrique sub-saharienne et une espérance de vie moyenne de 42 ans.
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Pour qu’un économiste indien (Amartya Sen, Prix Nobel d’économie 1998) dise que l’Inde aurait dû faire comme la Chine – sur le plan économique, s’entend – il faut qu’il ait de bonnes raisons de le penser. Et ce qu’il dit est extrêmement clair : l’Inde, contrairement à la Chine, a manqué d’un investissement massif de la puissance publique dans l’éducation et la santé. L’Inde n’a pas souffert d’un surplus, mais d’un déficit d’Etat.