Un jour, à la fin du XIXe siècle, une femme en plein travail pousse la porte de la maison d’Eliezer Ben-Yehuda, à Jérusalem. Allongée dans la cour en face de sa maison, elle crie à chaque nouvelle contraction : « Gevald ! » (une expression yiddish signifiant l’angoisse). Ce n’est qu’après un certain temps que Ben-Yehuda passa la tête par la fenêtre. « Toi ! », cria-t-il. « Crie en hébreu ! »
C’est l’une de ces anecdotes que l’on entend si souvent et dans tant de variantes que l’on finit par y croire. Nous l’avons entendue lors d’une conférence dans la Vieille Ville dans le cadre d’un programme culturel d’été à la Nouvelle Porte. La conférence était donnée par l’arrière-petit-fils de Ben Yehuda, le maître conteur, écrivain, chef cuisinier, et journaliste, Gil Hovav.
Que cette anecdote soit vraie ou non – et elle ne l’est probablement pas – elle en dit long sur Ben-Yehuda, un fanatique qui a consacré son cœur, son âme et son esprit à faire revivre l’hébreu pour en faire une langue vivante qui remplacerait le yiddish parlé par les Juifs de l’époque. Rien n’a fait dévier Ben-Yehuda de sa voie, ni quelques nuits en prison, ni même le sioniste visionnaire Theodor Herzl, qui dénigra l’idée de faire de l’hébreu une langue nationale moderne.
Ben-Yehuda est né Eliezer Yitzhak Perlman en 1858 en Lituanie. Dans ses jeunes années, il a étudié la Torah et ses commentaires, mais à l’adolescence, il s’est familiarisé avec la grammaire hébraïque et les livres profanes. Vers la fin de ses études secondaires, suivies dans une école juive, il a commencé à réaliser la nécessité d’une patrie juive, et lors de ses études à Paris, il a été fortement infecté par le virus sioniste surtout avec l’Affaire Dreyfus. Il devient alors un militant sioniste et en 1879, il change son nom en Eliezer Ben-Yehuda.
C’est ainsi qu’en 1881, empli de ferveur sioniste, il décide que le moment est venu de s’installer en terre d’Israël. Avant de quitter Paris, on lui propose un poste d’assistant rédacteur pour le journal en hébreu Havatzelet, basé à Jérusalem. Bien que le salaire proposé soit maigre, Ben-Yehuda accepte le poste après que le rédacteur en chef du journal, Israel Dov Frumkin, promit de lui fournir un hébergement pour lui et sa fiancée Dvora – ce qui fut le cas : une chambre dans la maison de Frumkin, pour laquelle ils payèrent une redevance.
Quelques semaines plus tard, ils emménagent dans un modeste appartement au deuxième étage, au-dessus du bruyant marché du coton de la Vieille Ville. Malheureusement, il n’y avait pas d’escalier, et chaque fois qu’ils voulaient entrer ou sortir de leur petit logement, le couple devait utiliser une échelle.
Leur premier enfant est né en 1882, le jour de la fête juive de Tu BeAv. À la grande joie de Ben-Yehuda, qui soutenait fermement l’idée d’implantations agricoles juives en terre d’Israël, la naissance a eu lieu le jour même de la fondation de Rishon Lezion, première moshav (implantation agricole) en terre d’Israël. Dans l’une de ses publications, Ben-Yehuda a écrit sur ce jour glorieux où « nous avons conquis à la fois la terre et la langue ».
Dès le premier jour, Ben-Yehuda et sa femme n’ont parlé qu’en hébreu à leur bébé, le père déclarant que son fils « parlerait hébreu ou ne parlerait pas du tout ». L’enfant, un garçon nommé Ben-Zion Ben-Yehuda, fut le premier enfant de l’Israël pré-étatique dont les premiers mots furent prononcés en hébreu. Certains de ces mots ne se trouvaient pas dans la Torah, et Ben-Yehuda a dû les inventer – tels que les mots vélo, confiture ou encore crème glacée.
Ben-Zion était un garçon solitaire, car il n’était pas autorisé à se mélanger avec ses congénères ne parlant pas l’hébreu. La nourrice, qui aidait sa mère, a dû être renvoyée, car elle était incapable de converser en hébreu. Ben-Zion changera plus tard son nom en Itamar Ben-Avi et rejoindra son père – au caractère bien trempé – en tant que journaliste et éditeur des publications Ben-Yehuda.

