Yves Laccoste

À quoi sert la géopolitique ?

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Durant mes années étudiantes, je n’ai pas le souvenir d’avoir entendu parler de géopolitique. C’était un mot absolument honni. L’usage qu’en avaient fait les nazis l’avait rendu suspect, si bien qu’on ne l’employait pas.

Au fond et avant même la Seconde Guerre mondiale, les géographes français étaient de toute façon mal à l’aise avec les questions politiques. Ils se référaient toujours à Vidal de la Blache, dont l’ouvrage majeur, le Tableau géographique de la France (1903), excluait tout à fait les phénomènes politiques. Vidal était l’initiateur d’une géographie rurale et régionale qui, appliquée à la France, n’accordait qu’une place dérisoire à Paris, ce qui contribuait à son désintérêt pour les enjeux politiques.

Pour ma part, bien que formé dans cette atmosphère vidalienne, je me suis très tôt intéressé aux rapports entre géographie et politique. Je me souviens d’ailleurs que, lorsque j’ai passé l’agrégation de géographie, nous avions à travailler une question d’histoire qui portait sur Charles Quint. La plupart de mes camarades géographes trouvaient cela sans intérêt et se demandaient en quoi l’étude de cette question pourrait bien leur être utile. Je m’empressais de les détromper en leur faisant remarquer que Charles Quint était roi d’Espagne et empereur d’Allemagne et prenait donc la France en étau. Aujourd’hui, on dirait que Charles Quint déployait une géopolitique !

L’autre raison de la longue exclusion de la politique du champ des études géographiques tenait au poids longtemps prééminent du communisme. Pour les communistes, ce n’est pas seulement la géopolitique, mais la géographie en général qui était regardée avec suspicion. Dans le monde communiste, la géographie était considérée comme une manière sournoise de faire de la géopolitique. Plus généralement, la géographie était tenue pour une discipline fondamentalement réactionnaire. Les seuls à avoir conservé un enseignement géographique digne de ce nom dans le monde communiste étaient les Polonais.  Lire la suite »