Au Forum de Saint-Pétersbourg, le président russe a longuement exposé sa vision du nouvel ordre géopolitique mondial, en occultant son échec en Ukraine entre récit de souveraineté et dépendance croissante à la Chine.
Ce 5 juin, Vladimir Poutine a prononcé son discours annuel lors de la réunion plénière du Forum économique international de Saint-Pétersbourg, un événement qui se tient chaque été depuis 1997. Des représentants de dizaines de pays se rassemblent alors dans la capitale du Nord pour discuter des perspectives de développement économique et des possibles partenariats avec la Russie.
Depuis 2022, année où cette rencontre s’est réduite à peau de chagrin, les visiteurs occidentaux ont en grande partie déserté le Forum — du moins s’attachent-ils, lorsqu’ils s’y rendent, à faire preuve d’une plus grande discrétion. Vladimir Poutine annonçait cette année des représentants de 130 pays, suggérant ainsi que ce qu’on appelait jadis le « Davos russe » était pleinement ressuscité. On ne comptait cependant que quelques dizaines de représentants officiels d’États étrangers, le reste de la cohorte évoquée se composant d’acteurs privés, généralement des hommes d’affaires et des experts, présents à titre individuel. Cette année, la présence d’une importante délégation de l’AfD a suscité des débats en Allemagne. Le vice-président du groupe au Bundestag et porte-parole pour les affaires étrangères Markus Frohnmaier a affiché à Saint-Pétersbourg sa proximité avec les élites russes et les sphères économiques, en posant aux côtés de Kirill Dmitriev et du PDG de Gazprom pour des publications sur son compte X.
Au cours de cette session plénière, Vladimir Poutine était entouré du président de l’Ouzbékistan, Shavkat Mirziyoyev, et de la présidente de la Tanzanie, Samia Suluhu Hassan. L’invité le plus prestigieux dont pouvait se targuer la Russie était le vice-président de la République populaire de Chine, Han Zheng, dont la présence, quelques semaines après la visite de Vladimir Poutine à Pékin, signale la poursuite du partenariat économique — et, jusqu’à un certain point, politique — entre la Chine et la Fédération de Russie.
Depuis que les entreprises occidentales s’en sont distancées, le Forum de Saint-Pétersbourg s’est largement resserré sur l’une de ses fonctions traditionnelles : celle de vitrine du président russe lui-même et de ses annonces en matière de politique économique et de sécurité. Vladimir Poutine a ainsi profité de cette tribune pour démontrer une fois de plus sa maîtrise de la posture de chef populiste. En véritable chef d’orchestre, il appelait l’assistance à lancer des salves d’applaudissements. Son intervention comprend huit occurrences de l’expression « je demande au gouvernement » — autrement dit, « j’ordonne » — et même à la Douma d’État, au mépris des attributions constitutionnelles du président de la Fédération de Russie. L’un des moments importants de cette intervention a été l’annonce du report d’une mesure fiscale impopulaire, pourtant préparée par son propre gouvernement, posant Vladimir Poutine en protecteur des petits entrepreneurs face aux pesanteurs et aux excès de la bureaucratie russe. En d’autres termes, son discours comprenait deux volets indissolublement liés : d’une part je suis à votre écoute et comprends vos doléances ; de l’autre, de ma main de fer, je plie l’administration aux volontés du pays.
Sur le fond, le ton triomphaliste de Vladimir Poutine dissimule assez mal les difficultés réelles que connaît l’économie du pays, même si les technocrates et le « bloc économique » de la Russie en guerre ont effectivement déjoué tous les pronostics d’effondrement. À chaque indicateur avancé, on pourrait objecter d’autres chiffres moins reluisants. Par ailleurs, on remarque qu’au cours de ce discours fleuve, Vladimir Poutine ne mentionne la guerre en Ukraine qu’à une seule reprise. Ce fait suffit à lui seul à invalider l’ensemble de ses raisonnements : prétendre rendre compte de l’état d’une économie nationale en omettant complètement qu’il s’agit d’une économie de guerre condamne à ne présenter qu’une image trompeuse de la réalité.
Enfin, le thème de la « plateformisation » de la Russie, répété comme un nouveau mantra par le président russe, renvoie à la fois à une réalité confirmée — l’existence d’un écosystème numérique non négligeable en Russie, avec des plateformes comme Yandex, Ozon, VKontakte, Wildberries ou les systèmes de paiement de Sberbank — et à une sorte d’optimisme numérique contradictoire, compte tenu des récentes perturbations provoquées par la prise en main d’Internet en Russie et de la dépendance réelle du pays vis-à-vis des semi-conducteurs occidentaux, des composants et des technologies d’origine chinoise.
Au-delà des déclarations tonitruantes de « souveraineté » recouvrée, prononcées devant le vice-président de la République populaire de Chine, les dynamiques en cours suggèrent plutôt que la Russie restera, certes, un pôle de puissance, mais de second rang, subordonné à un centre autrement dominant : la Chine. Lire la suite »
Ce 5 juin, Vladimir Poutine a prononcé son discours annuel lors de la réunion plénière du Forum économique international de Saint-Pétersbourg, un événement qui se tient chaque été depuis 1997. Des représentants de dizaines de pays se rassemblent alors dans la capitale du Nord pour discuter des perspectives de développement économique et des possibles partenariats avec la Russie.
Depuis 2022, année où cette rencontre s’est réduite à peau de chagrin, les visiteurs occidentaux ont en grande partie déserté le Forum — du moins s’attachent-ils, lorsqu’ils s’y rendent, à faire preuve d’une plus grande discrétion. Vladimir Poutine annonçait cette année des représentants de 130 pays, suggérant ainsi que ce qu’on appelait jadis le « Davos russe » était pleinement ressuscité. On ne comptait cependant que quelques dizaines de représentants officiels d’États étrangers, le reste de la cohorte évoquée se composant d’acteurs privés, généralement des hommes d’affaires et des experts, présents à titre individuel. Cette année, la présence d’une importante délégation de l’AfD a suscité des débats en Allemagne. Le vice-président du groupe au Bundestag et porte-parole pour les affaires étrangères Markus Frohnmaier a affiché à Saint-Pétersbourg sa proximité avec les élites russes et les sphères économiques, en posant aux côtés de Kirill Dmitriev et du PDG de Gazprom pour des publications sur son compte X.
Au cours de cette session plénière, Vladimir Poutine était entouré du président de l’Ouzbékistan, Shavkat Mirziyoyev, et de la présidente de la Tanzanie, Samia Suluhu Hassan. L’invité le plus prestigieux dont pouvait se targuer la Russie était le vice-président de la République populaire de Chine, Han Zheng, dont la présence, quelques semaines après la visite de Vladimir Poutine à Pékin, signale la poursuite du partenariat économique — et, jusqu’à un certain point, politique — entre la Chine et la Fédération de Russie.
Depuis que les entreprises occidentales s’en sont distancées, le Forum de Saint-Pétersbourg s’est largement resserré sur l’une de ses fonctions traditionnelles : celle de vitrine du président russe lui-même et de ses annonces en matière de politique économique et de sécurité. Vladimir Poutine a ainsi profité de cette tribune pour démontrer une fois de plus sa maîtrise de la posture de chef populiste. En véritable chef d’orchestre, il appelait l’assistance à lancer des salves d’applaudissements. Son intervention comprend huit occurrences de l’expression « je demande au gouvernement » — autrement dit, « j’ordonne » — et même à la Douma d’État, au mépris des attributions constitutionnelles du président de la Fédération de Russie. L’un des moments importants de cette intervention a été l’annonce du report d’une mesure fiscale impopulaire, pourtant préparée par son propre gouvernement, posant Vladimir Poutine en protecteur des petits entrepreneurs face aux pesanteurs et aux excès de la bureaucratie russe. En d’autres termes, son discours comprenait deux volets indissolublement liés : d’une part je suis à votre écoute et comprends vos doléances ; de l’autre, de ma main de fer, je plie l’administration aux volontés du pays.
Sur le fond, le ton triomphaliste de Vladimir Poutine dissimule assez mal les difficultés réelles que connaît l’économie du pays, même si les technocrates et le « bloc économique » de la Russie en guerre ont effectivement déjoué tous les pronostics d’effondrement. À chaque indicateur avancé, on pourrait objecter d’autres chiffres moins reluisants. Par ailleurs, on remarque qu’au cours de ce discours fleuve, Vladimir Poutine ne mentionne la guerre en Ukraine qu’à une seule reprise. Ce fait suffit à lui seul à invalider l’ensemble de ses raisonnements : prétendre rendre compte de l’état d’une économie nationale en omettant complètement qu’il s’agit d’une économie de guerre condamne à ne présenter qu’une image trompeuse de la réalité.
Enfin, le thème de la « plateformisation » de la Russie, répété comme un nouveau mantra par le président russe, renvoie à la fois à une réalité confirmée — l’existence d’un écosystème numérique non négligeable en Russie, avec des plateformes comme Yandex, Ozon, VKontakte, Wildberries ou les systèmes de paiement de Sberbank — et à une sorte d’optimisme numérique contradictoire, compte tenu des récentes perturbations provoquées par la prise en main d’Internet en Russie et de la dépendance réelle du pays vis-à-vis des semi-conducteurs occidentaux, des composants et des technologies d’origine chinoise.
Au-delà des déclarations tonitruantes de « souveraineté » recouvrée, prononcées devant le vice-président de la République populaire de Chine, les dynamiques en cours suggèrent plutôt que la Russie restera, certes, un pôle de puissance, mais de second rang, subordonné à un centre autrement dominant : la Chine. Lire la suite »